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Résistance fougeraise : Alfred et Micheline LEGUAY, Javené

Alfred et Micheline LEGUAY : Un couple de résistants

     

  RESISTANCE FOUGERAISE: M et Mme LEGUAY

 

    C’est dans la rue de Bel-Orient que fut inaugurée le 28 mars 1996, la petite résidence qui porte le nom d’Alfred Leguay. Né à Fougères le 11 mars 1912, d’un père cordonnier et d’une mère piqueuse en chaussures, Alfred Leguay aura la chance de pouvoir suivre des études et de devenir instituteur : superbe et ingrat métier pour lequel il éprouva toujours une véritable vocation. C’est ainsi qu’il arrive à Javené en 1940 avec sa jeune épouse (il s’est marié la même année) où le couple s’installe à l’école publique des garçons, siège également de la mairie. A la fois instituteur et secrétaire de Mairie, Alfred Leguay est apprécié de ses élèves qui lui reconnaissent une grande patience. Ceux qui l’ont eu comme professeur disent « Il savait toujours obtenir satisfaction à force de répéter jusqu’à ce nous ayons compris ».

   Son épouse, Micheline Guénée, s’occupe des repas des élèves et devient son adjointe au secrétariat de la mairie. M. Leguay fut un grand défenseur du Certificat d’Etudes Primaires qui, à l’époque, était bien souvent le seul diplôme à pouvoir être obtenu par la plupart des jeunes qui partaient travailler en usine dès l’âge de 14 ans. Ce minimum de « bagage scolaire » lui tenait tant à cœur qu’Alfred Leguay démissionna de l’Education Nationale avant l’âge de la retraite lorsqu’en 1968, le fameux C.E.P. fut supprimé par le Gouvernement[1].

   Homme d’ouverture, Alfred Leguay participa également à la vie associative locale. Grand amateur de football, il jouait dans l’équipe de la Jeanne d’Arc de Javené  ou sa « technique » était reconnue de tous. Portant le maillot n°10, c’était une sorte de petit « Platini » local, animé d’un bel esprit d’équipe, et le pot de rillettes ouvert après le match et partagé entre tous, prouve aussi une grande cordialité et sociabilité.

 

M et mme leguay 1982

Monsieur et Madame Leguay en 1982 (coll. Mme Lemoine)

 

      Mais une autre période de sa vie, particulièrement marquante et pas toujours connue, fut celle de l’Occupation allemande entre 1940 et 1944. M. et Mme Leguay étaient entrés dans le réseau de Thérèse Pierre et eurent un rôle très actif au sein de la Résistance fougeraise. Les tracts étaient imprimés chez les parents de Mme Leguay au village de Montaubert ; de Javené, des messages partaient en Angleterre grâce à des pigeons voyageurs qui tounoyaient parfois au-dessus de l’école avant d’ d’entrer au pigeonnier aménagé dans le grenier de la mairie. Alfred Leguay était le responsable de l’information des mouvements de Résistance du pays. « Nous avons souvent pensé que nous allions être arrêtés » ont-ils témoigné plus tard, « mais nous avions sans arrêt les Allemands sur le dos à la mairie et on leur mentait effrontément » - « Moi qui avait horreur du mensonge, a raconté Mme Leguay, je mettais en pratique la consigne donnée par Thérèse Pierre : « mentez, mentez, mentez-leur jusqu’au bout ! ».

      Le maire de l’époque, Joseph Morel, connaissait les activités clandestines des Leguay et savait que des fausses cartes d’identité étaient délivrées à la mairie, que les cartes d’alimentation des personnes décédées n’étaient pas renvoyées à la Préfecture, qu’elles changeaient simplement de nom et servaient aux jeunes gens qui avaient rejoint le maquis pour fuir le S.T.O.. Les époux Leguay ont témoigné : « Le maire, disaient-ils, était un bien brave homme et il laissait volontairement faire ». Pour autant, à la mairie, la secrétaire devait se montrer très prudente, et se méfier de tout le monde. A l’époque, le recteur de la paroisse qui ignorait son activité résistante, ne se gênait guère pour médire sur le couple qu’il qualifiait de « laïques », souhaitant, comme il l’a écrit dans son livre de paroisse, qu’il soit muté ailleurs, ne comprenant guère pourquoi le maire, « pourtant bon catholique », le tenait en si haute estime et le protégeait de la sorte. La différence, c’est que le maire était aussi un bon patriote.

 Mme leguay 1982

Mme Leguay en 1982 (coll. Mme Lemoine)

 

     Nous avons pu interroger Madame Leguay sur cette période. A la fin de sa vie, bien que presque centenaire, elle avait gardé une vivacité d’esprit et une mémoire qui forçaient  l’admiration. A nos questions, les souvenirs remontaient comme s’ils s’étaient passés la veille, et avec ses yeux pétillants, les réponses fusaient instantanément. C’est ainsi qu’elle nous a confirmé l’attitude de Joseph Morel, le maire de Javené à l’époque : « Il le savait, mais il nous a laissé faire ! ». Et de poursuivre : « Si certains de Javené avaient su, ils nous auraient vendus ! ». Mais jamais, Madame Leguay n’a prononcé un nom ni mis directement quelqu’un en cause.

    Madame Micheline Leguay, née Guenée, le 19 octobre 1910 à Parigné, est décédée à la maison de retraite « La Catiole » à Fougères en 2009, emportant certainement avec elle bien des secrets.Quant à Alfred Leguay, il s’éteignit au Vieux Montaubert à Fougères, le 17 août 1995, dans la petite propriété familiale où le couple s’était retiré. La commune de Javené se devait bien d’honorer la mémoire de cet homme dévoué, animé d’un sens civique aigu et de qualités professionnelles dignes d’éloges : elle pourrait désormais y associer celle de son épouse. Mais pour en savoir un peu plus sur le rôle de la secrétaire de mairie de Javené dans la Résistance fougeraise, il nous faut laisser la parole à Madame Germaine Dulong-Guenée qui, dans la regrettée revue « Le Pays de Fougères » a rendu un très bel hommage aux hommes et aux femmes de la Résistance qui, au péril de leur vie - qu’ils perdirent parfois- luttèrent contre l’oppression nazie.

      Voici ce qu’elle écrit à propos de Micheline Leguay[2] :

« Depuis que les promoteurs ont inventé les lotissements, Javené est un quartier de Fougères. En 1939-1945, c’était différent. Les cinq ou six kilomètres d’écart se faisaient à bicyclette, à pied, ils comptaient ! Moins pour les Allemands car ces messieurs roulaient dans leur side-car, dans « nos » Juva-quatre ou « nos » Citroën traction avant noire, que l’on voit dans les films de cette époque.

« Les Allemands nous croisaient sans nous voir entre Fougères et Javené, près de La Rivière ou du Pont Saint-Julien. Ils avaient tort de ne pas se poser de questions sur les allées et venues de certains !

A Javené, l’employée de mairie, Madame Leguay (et bien sûr son mari qui avait le titre de secrétaire mais ce propos-ci concerne les femmes), rendait des services inestimables à la Résistance »

« Pour un seul de ces services découvert par la Gestapo, son nom et celui des siens, auraient allongé la liste des fusillés ou des déportés. Sa haine des Allemands nazis, mais aussi du gouvernement français complice, la poussait à contrevenir à toutes les circulaires de Vichy et de ses sbires, à falsifier les déclarations sur le nombre d’hectares de Javené, sur les rendements en blé, en foin, sur le nombre de vaches, de chevaux.

« Elle se souvient s’être battue pour qu’on ne prenne pas une deuxième vache à un petit fermier qui, pour tout bien, n’en possédait que trois. Elle se bagarrait ferme pour que les réquisitions n’épargnent pas les gros fermiers ou marchands. Eux, comme tous les gros et à toutes les époques, avaient des protections ». Et Madame Dulong-Guenée de poursuivre :

« Madame Leguay fournissait des cartes d’alimentation aux réfractaires et se débrouillait pour que les états envoyés à la sous-préfecture (avec papillon collé pour chaque carte délivrée) correspondent au nombre d’habitants. N’allait-elle pas jusqu’à continuer à coller le papillon de ceux qui étaient morts, ce qui faisait du rab pour les « planqués[3] » de Thérèse Pierre.

 « Madame Leguay trichait effrontément ; en 1940-1945, c’est fou ce qu’il y avait de prés trop mouillés, de jachères, de bois, de terres improductives ! La commune, comme toutes les autres communes rurales, était taxée de fournir tous les mois les bêtes à viande et, deux fois par an, des chevaux. C’était la « réquisition ». Les Allemands payaient puisqu’ils n’avaient qu’à faire fonctionner la planche à billets, mais quelles saignées !

 

 

 Mme leguay 2

 Micheline Leguay en 1942

 

 « Le plus grave pour Madame Leguay était de délivrer de fausses cartes d’identité. Elle en a délivré par dizaines. Il est à noter que le maire de Javené était un « grand » brave homme et qu’il « fermait les yeux ».

 

« A cette époque, les cultivateurs se confiaient à leur secrétaire de mairie ! En mai 1944, voilà qu’un fermier[4] avec force circonlocution vient lui dire : « Dans mon champ…y’a un pigeon-voyageur… dans un baril… que faut’y en faire ? ». Je précise que les Allemands offraient une récompense à ceux qui les portaient à la Kommandantur. Le fermier était fort sympathique et Madame Leguay avait toute confiance en lui. Sa réaction fut donc immédiate : « Apportez-le moi à la mairie quand il va faire nuit, ne dites rien, absolument rien à personne ! ». Et le soir, le petit baril entouré d’osier arrivait dans le célèbre « peugneu » noir à deux anses et à couvercle. Dans le baril, tout était prévu : sac de maïs pour nourrir la petite bête, instructions pour le renvoyer, (en premier lieu lui donner à boire !), deux petits tubes de trois ou quatre centimètres à attacher à chaque patte pour contenir le papier pelure roulé et même, un crayon spécial pour écrire sur ce papier peluré. D’autres résistants, M. et Mme P…, ainsi que Mlle D… firent le nécessaire pour inscrire les renseignements et les demandes utiles. Madame Leguay pense justement qu’une demande de poste  émetteur  fut  faite  aux  Anglais car peu de temps après le départ du pigeon-voyageur, deux postes-émetteurs furent lancés, l’un à Montbelleux (récupéré sans encombre), l’autre, du côté de Saint-Jean-sur-Couesnon, mais dont la récupération a dû coûter la vie au cultivateur et à son fils qui l’avaient trouvé.

« Donc voilà notre pigeon qui roucoulait à gorge que veux-tu dans le grenier de la mairie de Javené, au risque de faire prendre ses protecteurs. Au bout de huit jours, et puisque le temps était clair, il fallait le renvoyer. Madame Leguay, vers 5 h du matin, ouvre grand la fenêtre, le pigeon se pose sur le rebord, ne manifeste aucune hâte, roucoule toujours. « Va-t-en, tu vas nous faire prendre ! » - Il s’envole. Faux départ ! Il revient ! M. et Mme Leguay n’en menaient pas large. Enfin le pigeon se décide, tournoie autour du clocher de Javené et prend la direction de l’Angleterre (qui, comme Carthage devait être détruite ! Slogan de la radio à cette époque !). Peu de temps après dans les messages de Radio-Londres : « Merci au trio », c’était le code qui indiquait que la mission du pigeon-voyageur était remplie ».

 

Cette histoire avait beaucoup marqué Madame Leguay, qui nous la raconta elle-même quelques mois avant sa mort mais toujours avec un vif éclat dans les yeux : « Le pigeon ! ah ! le pigeon… ! » s’exclama-t-elle avant de nous narrer l’aventure.

 

 

                                                                                                                                                                                                       Marcel Hodebert

[1] Se reporter au chapitre consacré à l’histoire des écoles de Javené.

[2] « Le Pays de Fougères » - n°22-79. Page 5.

[3] « Planqués » pendant la Résistance était le terme qui désignait ceux qui ne pouvaient plus rester chez eux et à qui l’on trouvait une « planque », c’est-à-dire un endroit où ils se cachaient.

[4] Il s’agissait de M. Marion, fermier à la ferme voisine de la mairie, dite du Grand-Bourg.

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